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12/11/2010

RENCONTRE AVEC PIERRE BAYARD

Bayard.jpgMardi soir, la Librairie Passages recevait Pierre Bayard à l'occasion de la sortir de son dernier livre, Et si les œuvres changeaient d'auteur ? Retour sur la rencontre.


Pierre Bayard, enseignant, écrivain et psychanalyste, se présente comme auteur à mi-chemin entre la fiction et l'essai, et définit ses œuvres comme des fictions théoriques. Sa volonté est d'intervenir sur le texte, et pour cela il a forgé trois outils :


Il applique la « critique policière », dans trois de ses ouvrages, aux œuvres de William Shakespeare (Enquête sur Hamlet), Agatha Christie (Le Meurtre de Roger Ackroyd) et Conan Doyle (L'Affaire du chien des Baskerville). L'interrogation du texte consiste à reprendre l'enquête mené par l'auteur et de montrer qu'il s'est trompé. Il prouve ainsi deux choses, que l'on nous raconte des histoires, et que les assassins courent toujours... Ce travail mené sur le crime, peut s'étendre à l'interrogation du secret, du mystère... Et ouvre ainsi un champ de recherche infini.
La « critique d'anticipation », en second lieu, qui plus que sur le texte, s'appuie sur la biographie des auteurs et sur l'histoire littéraire, remet en cause une vision trop figé du temps, en s'inspirant du film de René Clair C'est arrivé demain et de l'œuvre de Philip K. Dick.
Dans Demain est écrit, le livre auquel il est le plus attaché, il démontre que les écrivains s'inspirent d'évènements qui vont leur arriver, c'est à dire que le passé précède le présent. Il étudie par exemple l'enchaînement des causalités dans la vie d'Oscar Wilde en partant de la fin de celle ci.
Dans Le Plagiat par anticipation, il met en lumière le fait que des écrivains s'inspirent de la littérature postérieure. Par exemple Maupassant dans Fort comme la mort emprunte à Proust sa phrase et sa conception du temps.


Le troisième outil forgé par Pierre Bayard est la « critique d'amélioration ». Il propose d'intervenir directement sur les œuvres pour lesBayard 3.jpg améliorer dans Comment améliorer les œuvres ratées, ou d'intervenir sur l'auteur dans Et si les œuvres changeait d'auteur? Il part du principe qu'une œuvre est envisagée différemment lorsqu'on connait son auteur, et s'inspire d'exemples historiques tels que Romain Gary écrivant sous le nom d'Émile Ajar, ou Samuel Butler attribuant l'Odyssée à une femme dans L'Auteure de L'Odyssée. Aux deux états de l'auteur, le personnage physique et le créateur, s'ajoute un troisième, l'auteur imaginaire.
Comme Christophe Collomb cherchant les Indes et découvrant l'Amérique, les étudiants font des erreurs créatrices en attribuant Bel Ami à Zola, ou La Chartreuse de Parme à Flaubert. Ces erreurs permettent une lecture inédite extrêmement fertile, et conduisent Pierre Bayard à proposer la ré-attribution systématique des œuvres littéraires à d'autres auteurs.
De plus cette méthode signe pour le libraire la fin de l'angoisse de la rupture de stock. Un lecteur vient chercher du Stendhal, vous lui vendez du Madame Bovary. De même vendre La Carte et le territoire comme un ouvrage de Deleuze ou de Despentes peut être profitable à tous.
Étendant cette théorie au cinéma, il propose une lecture passionnante du Cuirassé Potemkine d'Alfred Hitchcock : On retrouve dans ce film le suspense hitchcockien, dans l'attente angoissante de l'arrivée des navires chargés de la répression, ou dans la scène du landau dévalant les escaliers d'Odessa. Apparaît ici l'angoisse de l'homme face à l'Histoire, symbolisée par l'angoisse primordiale, celle de l'enfant séparé de sa mère... On a même l'impression que Hitchcock se caricature lui-même...
De même lire Le Misanthrope comme une pièce de Racine, ou Le Cid comme œuvre de Molière est extrêmement fructueux.
S'ouvre ainsi des champs de recherche immense pour les étudiants. Diriger une thèse sur « Pourquoi Tolstoï a écrit Autant en emporte le vent ? » changerait le professeur des habituels sujets sur « Proust et le temps »...


Il ne faut pas perdre de vue que le second degré et l'humour sont omniprésents chez Pierre Bayard, et que son inspiration, outre Philip K. Dick déjà cité, est à rechercher du côté des pataphysiciens et surtout de l'OULIPO des années soixante.
Contrairement à se qui se pratique habituellement dans les sciences humaines, où le narrateur et l'auteur coïncident parfaitement, ses livres sont dits par un personnage de fiction, qui est un paranoïaque. Ce personnage est certes une partie de l'auteur, mais uniquement une partie.
La constante de ses écrits est une réflexion sur la lecture et une incitation permanente à revisiter l'histoire littéraire, à interroger la littérature et à redécouvrir les œuvres selon des perspectives nouvelles.
Sa représentation de l'œuvre d'art comme un mobile de Calder résume l'ensemble de son travail, un des plus stimulants qui soit...


Bayard 1.jpgA noter, la réédition en poche aux éditions de Minuit de L'Affaire du chien des Baskerville, et la sortie chez Cécile Defaut d'un ouvrage collectif Pour une critique décalée. Autour des travaux de Pierre Bayard, avec des contributions de François Bon, Umberto Eco, Gérard Genette...
Bibliographie complète sur :
http://www.leseditionsdeminuit.eu/f/index.php?sp=livAut&a...

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