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17/07/2008

Kant

Emmanuel Kant : "Si le criminel a commis un meurtre, il doit mourir"

Dans Doctrine du droit, qui débute la Méta­physique des moeurs, Emmanuel Kant défend la peine de mort, au motif que le châtiment doit être égal au crime. Un argument simple, difficile à contrer.

par Olivia Gazalé

Comment Emmanuel Kant, le grand humaniste des Lumières, a-t-il pu défendre la peine de mort au nom d'« oeil pour oeil, dent pour dent », la loi du talion, qui nous semble aujourd'hui primaire et inhumaine ? Davantage qu'un préjugé historiquement daté, la position du philosophe allemand relève d'un étrange paradoxe : comment celui qui a établi les principes mêmes au nom desquels la peine de mort a été progressivement abolie – la liberté et la dignité inaliénable de tout être humain – a-t-il pu défendre la légitimité du châtiment suprême ?

Précisons d'abord l'origine de la loi du talion et l'usage qu'en fait Kant. Apparue dans le Code d'Hammourabi en 1730 avant J.-C., elle constitue une étape décisive dans l'histoire du droit. Loin de justifier la vengeance, elle vise au contraire à codifier rationnellement les limites des représailles autorisées : pas plus d'un oeil pour un oeil, pas plus d'une dent pour une dent. La symétrie garantit ainsi le principe équitable de la juste proportionnalité du crime et du châtiment. Kant reprend ce principe en rejetant tous les châtiments corporels inscrits dans la loi du talion. « Si le criminel a commis un meurtre, il doit mourir. Il n'y a aucune commune mesure entre une vie, si pénible qu'elle puisse être, et la mort et par conséquent aucune égalité du crime et de la réparation, si ce n'est par l'exécution légale du coupable. »

Kant rejette donc tout argument pragmatique fondé sur l'efficacité de la peine de mort dans une politique pénale : « La peine juridique ne peut jamais être considérée simplement comme un moyen de réaliser un autre bien, soit pour le criminel lui-même, soit pour la société civile, mais doit uniquement lui être infligée pour la seule raison qu'il a commis un crime. » Il restera donc insensible aux arguments de l'abolitionniste Cesare Beccaria. Selon ce juriste italien du XVIIIe ­siècle, aux thèses révolutionnaires pour l'époque, la peine est un moyen au service d'une fin : la protection de la société. Elle n'est donc légitime que si elle est dissuasive. De ce point de vue, l'esclavage à vie serait même plus efficace que la peine de mort. « Le spectacle affreux, mais momentané, de la mort d'un scélérat est pour le crime un frein moins puissant que le long et continuel exemple d'un homme privé de sa liberté, devenu en quelque sorte une bête de somme » (« Des délits et des peines », 1764).

Pour Kant, débattre du caractère dissuasif de la peine ou des circonstances atténuantes du coupable éloigne de l'essence rétributive de la justice. La sévérité de la peine est nécessaire « afin que chacun éprouve la valeur de ses actes ». Le criminel fait sciemment un mauvais usage de sa liberté. À l'angélisme de Platon proclamant que « nul n'est méchant volontairement », Kant répond que le fautif commet délibérément le mal. Ne cherchons pas, dit-il, l'origine du mal dans l'ignorance ou l'irrationalité des passions. Le penchant au mal s'enracine dans le coeur de l'homme et se réalise dans des actes volontaires. À chaque instant de sa vie, l'homme est liberté pour le bien ou liberté pour le mal. Le mal est « radical », car il corrompt à la racine le principe des maximes morales. Il est imputable au coupable, qui pense égoïstement pouvoir se soustraire à l'universalité de la loi. Le châtiment suprême est donc la seule réponse possible à l'« intime méchanceté » du criminel.

Prenant appui sur les sciences humaines, le droit pénal européen devra manifester une grande force argumentative pour contrer l'argument de Kant ainsi que ceux de Jean-Jacques Rousseau et Hegel, eux aussi favorables à la peine capitale. Il faudra encore près de deux siècles pour que soit entendue la violente condamnation de la guillotine par Victor Hugo ou Albert Camus. La loi doit remplacer les rapports primitifs de la vengeance par les rapports du droit. L'homicide ne peut, sous aucune condition, avoir force de loi. Mais ce faisant, les Européens appliquent en réalité la morale kantienne qui nous intime de toujours traiter l'humanité de l'homme comme une fin en soi. Serions-nous devenus plus kantiens que Kant lui-même ?


Emmanuel Kant en six dates
1724 Naissance à Königsberg (Kaliningrad en Russie).
1770 Professeur titulaire à l'université de Königsberg.
1781 Première édition de Critique de la raison pure.
1788 Parution de Critique de la raison pratique.
1790 Publication de Critique de la faculté de juger.
1804 Meurt à Königsberg.

 

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